Il y a des noms qui restent gravés dans la mémoire gastronomique d’une île. À Koh Samui, « Barracuda » fait partie de ceux-là. Prononcez ce mot devant quelqu’un qui vivait ici avant 2018, et vous verrez ses yeux s’illuminer, suivis d’un soupir nostalgique. Prononcez-le devant un habitué du sud de l’île aujourd’hui, et vous obtiendrez un sourire complice, celui de quelqu’un qui détient un secret que les touristes de Chaweng ignorent encore. L’histoire du Barracuda à Koh Samui, c’est en réalité deux histoires. Celle d’un restaurant mythique qui a quitté l’île au sommet de sa gloire, et celle d’une table discrète, plantée à Na Mueang, qui perpétue sans le savoir l’esprit de ce que le nom Barracuda représente : une cuisine de la mer sans concession, servie sans chichi.
Le Barracuda originel : quand Samui avait son étoile
On ne va pas se mentir, le Barracuda de Ferdinand Dienst, c’était autre chose. Le chef allemand avait débarqué sur l’île avec une idée simple et assez folle pour Koh Samui à l’époque : proposer une cuisine gastronomique centrée sur les produits de la mer locale, dans un format intime qui ne ressemblait à rien de ce qu’on trouvait sur l’île. Vingt couverts. Pas un de plus. Un tableau en ardoise en guise de carte, qui changeait tous les trois mois. Et une obsession quasi maniaque pour le poisson frais, avec 80 % des produits issus directement des eaux du Golfe de Thaïlande.
Pour situer le contexte, on parle d’une époque où la scène gastronomique de Samui se résumait grosso modo aux restaurants d’hôtels cinq étoiles et aux gargotes de bord de route. Il n’y avait quasiment rien entre les deux. Ferdinand a créé une troisième voie : un restaurant indépendant, sans affiliation hôtelière, sans terrasse sur la plage, sans climatisation parfois — juste un type obsédé par le produit qui avait décidé que cette île méritait mieux que ce qu’on lui proposait. Il a d’abord posé ses valises à The Wharf, dans Fisherman’s Village, quand le quartier était encore un endroit agréable pour dîner le soir sans se faire bousculer par des hordes de touristes. Puis il a déménagé vers Maenam, dans un local encore plus discret, comme si la notoriété croissante du restaurant l’incitait à se cacher davantage.
J’y suis allé pour la première fois en 2014, à son adresse de Fisherman’s Village, pas loin du Zazen où on allait parfois boire un verre après le dîner. On m’avait prévenu : « Réserve au moins trois jours à l’avance, sinon tu n’auras pas de table. » Je n’y croyais pas. Vingt places dans un restaurant de Samui, ça se remplit comment exactement ? La réponse : par le bouche-à-oreille, celui des expatriés qui avaient trouvé leur cantine de luxe et qui n’avaient aucune envie de la partager. Il n’y avait pas de page Facebook clinquante, pas de promotions sur les sites de réservation, pas de rabatteur sur le trottoir. Juste un numéro de téléphone qu’on se passait entre initiés et un nom qui circulait dans les conversations de fin de soirée au Gecko Bar ou sur les terrasses de Bophut.
Le soir où j’ai fini par y aller, on m’a servi un tortellini au homard dans un velouté de tom yam qui m’a littéralement cloué sur ma chaise. C’était un de ces plats où la fusion entre cuisine thaïe et européenne ne ressemblait pas à un gadget marketing, mais à quelque chose de profondément logique. Le homard local, la citronnelle, le galanga, la pâte de tortellini faite maison — tout se tenait avec une évidence déconcertante. Je me souviens que ma compagne de l’époque avait commandé autre chose — un poisson du jour, je crois — et qu’au bout de deux bouchées on échangeait nos assiettes en silence, ce langage universel des gens qui réalisent qu’ils sont tombés sur quelque chose de spécial. Il y avait aussi ce thon en croûte de thé au jasmin qui divisait la table à chaque service. Certains trouvaient ça génial, d’autres trouvaient ça trop audacieux. C’est exactement ce qu’on attend d’un restaurant qui prend des risques.
Ferdinand Dienst n’était pas du genre à faire plaisir à tout le monde, et c’est ce qui rendait l’endroit fascinant. La carte imposait ses choix. On ne venait pas au Barracuda pour commander ce qu’on voulait, on venait pour découvrir ce que le chef avait décidé de cuisiner ce trimestre-là. Les linguine Bloody Mary aux crevettes de rivière, par exemple — personne de sensé ne met de la vodka et du jus de tomate dans des pâtes aux crevettes. Lui si. Et ça marchait. Le concept de l’ardoise trimestrielle était radical pour Samui. Ailleurs dans le monde, les restaurants à menu fixe sont monnaie courante. Ici, où la plupart des cartes font vingt pages plastifiées avec photos, proposer cinq ou six plats à prendre ou à laisser relevait de la provocation. Les habitués adoraient. Les touristes de passage, habitués à choisir entre pad thaï, green curry et fried rice, étaient parfois déstabilisés.
Le revers de la médaille, c’était le prix. Les additions étaient salées, même pour un restaurant haut de gamme sur une île thaïlandaise. On parlait facilement de 3 000 à 5 000 bahts par personne pour un dîner avec vin, dans un pays où un repas de rue coûte 60 bahts. Les portions étaient calculées au gramme près, ce qui agaçait les appétits généreux — on entendait régulièrement des clients murmurer qu’ils iraient « manger un vrai repas » après en rentrant, ce qui faisait sourire Ferdinand quand ça lui revenait aux oreilles. Et il y avait ce serveur — un seul, toujours le même — dont l’attitude frisait parfois l’arrogance. On en parlait dans les avis en ligne, on en parlait entre nous. Le genre de type qui vous corrigeait si vous prononciez mal le nom d’un plat, ou qui levait un sourcil si vous demandiez du ketchup. Mais personne ne cessait d’y retourner pour autant, parce que la cuisine rachetait tout.
Le Barracuda a été régulièrement élu meilleur restaurant de Koh Samui pendant les années où il a opéré, une distinction que même le Dining on the Rocks au Six Senses lui disputait rarement dans les cercles d’initiés. Et pourtant, le Dining on the Rocks avait pour lui une vue spectaculaire sur le Golfe, un budget marketing conséquent, et l’appui d’une marque hôtelière internationale. Le Barracuda n’avait qu’un chef allemand têtu et du poisson frais. Ça suffisait. Il a été une des rares tables de l’île à attirer des critiques gastronomiques internationaux sans jamais faire de publicité.
La fermeture : 30 décembre 2017, fin d’un chapitre
Quand Ferdinand a annoncé qu’il quittait Samui pour ouvrir à Singapour, la nouvelle a fait l’effet d’une petite bombe dans la communauté expatriée. Le 30 décembre 2017, le Barracuda a servi son dernier dîner sur l’île. Certains habitués sont venus de Bangkok pour l’occasion. D’autres ont appris la nouvelle trop tard et ont découvert un local fermé en janvier. Je me souviens d’un ami britannique, installé à Maenam depuis quinze ans, qui a reçu la nouvelle par SMS pendant un réveillon sur la plage. Il a rangé son téléphone, regardé la mer, et lâché : « C’est fini, le meilleur de Samui s’en va. » Dramatique ? Peut-être. Mais quand on a mangé cent fois dans un endroit et qu’il disparaît du jour au lendemain, le vide est réel.
Le départ du Barracuda vers Craig Road à Singapour obéissait à une logique économique imparable. Singapour offrait un bassin de clientèle plus large, des prix plus élevés acceptés sans sourciller, et un écosystème gastronomique où un restaurant comme le sien pouvait viser des distinctions internationales. Koh Samui, malgré son tourisme florissant, reste une île où la majorité des visiteurs dépensent leur budget restauration dans des beach clubs et des buffets à volonté. Le segment de clientèle prêt à payer le prix fort pour de la gastronomie créative était trop étroit pour soutenir les ambitions de Ferdinand sur le long terme. On peut le comprendre. On peut aussi le regretter amèrement.
Pour Samui, c’était une perte sèche. Le genre de restaurant qui donnait à l’île une crédibilité culinaire au-delà des pad thaï pour touristes et des buffets d’hôtel. Quand les magazines de voyage internationaux parlaient de la gastronomie à Samui, le Barracuda était systématiquement cité. Sans lui, la liste se réduisait aux restaurants d’hôtels — des endroits souvent excellents, mais dont l’identité est celle de la chaîne qui les chapeaute, pas celle de l’île.
Pendant un moment, on a vraiment cru que personne ne viendrait combler ce vide. Les restaurants gastronomiques de Samui restaient concentrés dans les hôtels de luxe — le Six Senses avec son Dining on the Rocks, quelques tables dans les resorts de la côte nord. Les indépendants capables de rivaliser se comptaient sur les doigts d’une main. Quelques chefs ont tenté leur chance les années suivantes, ouvrant des concepts prometteurs qui fermaient six mois plus tard, faute de clientèle suffisante en basse saison. Le fantôme du Barracuda planait sur chaque tentative.
Un nom qui renaît au sud : The Barracuda Restaurant à Na Mueang
Et puis il y a l’autre Barracuda. Celui dont personne ne parle sur les blogs de voyage mainstream, celui que les chauffeurs de taxi ne connaissent pas, celui que même Google Maps a du mal à placer correctement. The Barracuda Restaurant se trouve sur la côte sud de Koh Samui, entre Na Mueang et Hua Thanon, dans une zone que 95 % des touristes ne traversent jamais.
Il faut être honnête d’entrée : il n’y a aucun lien officiel entre ce Barracuda et celui de Ferdinand Dienst. Pas de filiation, pas de franchise, pas de passage de flambeau. Mais le hasard — ou l’intuition — a voulu que ce restaurant reprenne le même nom, la même philosophie centrée sur le produit de la mer, et qu’il s’installe dans un coin de l’île où seuls les gens qui cherchent vraiment finissent par arriver.
La première fois que j’ai poussé la porte, c’était sur les conseils d’un pêcheur thaï de Hua Thanon qui m’avait dit, avec ce laconisme typique du sud de l’île : « Bon poisson là-bas. » Quand un pêcheur vous dit que le poisson est bon quelque part, on écoute. La façade ne paie pas de mine. On est loin du design léché des restaurants de Bophut ou des terrasses instagrammables de Coco Tam’s. L’endroit ressemble à ce qu’il est : un restaurant de quartier qui ne cherche pas à impressionner par son décor.
À l’intérieur, une vingtaine de places assises, un salon extérieur pour ceux qui préfèrent la brise, et une cuisine ouverte d’où sortent des odeurs qui suffisent à justifier le détour. La carte mélange influences thaïes et européennes — un positionnement fusion qui rappelle, oui, la philosophie du premier Barracuda, même si l’exécution et l’ambition sont différentes.
Ce qu’on mange au Barracuda de Na Mueang
Le credo ici, c’est la fraîcheur. Tout est cuisiné à la commande, ce qui signifie deux choses : les plats arrivent avec une qualité de cuisson irréprochable, et il faut accepter d’attendre un peu quand la salle est pleine. Ce n’est pas un fast-food, ce n’est pas un buffet — c’est un restaurant où quelqu’un en cuisine prend le temps de faire les choses correctement.
Les fruits de mer dominent la carte, ce qui tombe sous le sens quand on est à cinq minutes du port de pêche de Hua Thanon, le plus ancien et le plus authentique de Samui. Le poisson du jour dépend de ce que les bateaux ont ramené le matin. Certains soirs, c’est du barramundi d’une fraîcheur absurde, servi grillé avec une sauce aux herbes thaïes qui n’a rien à voir avec les sauces sucrées qu’on vous colle partout dans les restaurants touristiques. D’autres soirs, c’est un calamar sauté dont la texture fond en bouche parce qu’il n’a pas passé 48 heures dans une chambre froide avant d’atterrir dans la poêle. La différence entre un calamar frais du jour et un calamar décongelé, c’est comme la différence entre un mangue cueillie le matin et une mangue achetée en supermarché à Paris — techniquement c’est le même produit, mais en bouche ce sont deux mondes.
Les crevettes méritent une mention particulière. On est dans une zone où les pêcheurs ramènent des crevettes de taille respectable, pas les petites crevettes roses congelées qui peuplent les menus de Chaweng. Ici, elles sont grillées simplement, avec de l’ail et du poivre, ou intégrées dans des plats de pâtes qui tiennent la route. Le wok de fruits de mer mélangés, quand il est disponible, est un bon choix pour ceux qui veulent goûter un peu de tout sans se limiter à une seule protéine.
Les plats européens sont solides sans être spectaculaires. On trouve des steaks préparés avec soin, des pâtes faites avec de vrais ingrédients importés, et quelques créations fusion qui fonctionnent mieux que d’autres. Un ami italien qui vit à Laem Set et qui est d’une exigence redoutable en matière de pâtes m’a concédé que les tagliatelles aux fruits de mer du Barracuda étaient « correctes », ce qui dans sa bouche équivaut à trois étoiles Michelin. La cuisine ne prétend pas à la gastronomie — elle prétend à l’honnêteté, et sur ce terrain-là, elle délivre. Il y a une sincérité dans l’assiette qu’on sent immédiatement : pas de tours de passe-passe pour masquer un produit médiocre, pas de sauce en excès pour camoufler un manque de fraîcheur.
Les portions sont généreuses — un contraste frappant avec l’original — et les assaisonnements respectent le produit sans le noyer. Si on commande un poisson grillé, on goûte le poisson, pas la marinade. C’est un principe de cuisine qui paraît évident mais que beaucoup de restaurants de l’île ont oublié dans leur course à la « fusion » tous azimuts.
Un dîner pour deux tourne autour de 1 000 à 3 200 bahts selon ce qu’on commande, ce qui place le Barracuda dans une gamme de prix très raisonnable pour la qualité servie. Pour un dîner moyen avec entrée, plat, une bière chacun et un dessert à partager, on s’en tire à environ 2 000 bahts. On est loin des additions vertigineuses de l’original. À titre de comparaison, un dîner équivalent dans un restaurant de Chaweng ou Lamai coûterait facilement 30 % de plus pour une fraîcheur moindre, et on aurait en prime le privilège de manger sur une terrasse bruyante face à un parking.
La clientèle qui ne ment pas
Il y a un test infaillible pour évaluer un restaurant en Thaïlande : regarder qui mange dedans. Si la salle est remplie de touristes en maillot de bain qui ont suivi un panneau publicitaire, méfiance. Si la salle est remplie de Thaïs et d’expatriés qui vivent dans le coin, c’est gagné.
Au Barracuda de Na Mueang, la clientèle est majoritairement locale. Des familles thaïes du sud de l’île, des retraités européens installés entre Laem Set et Hua Thanon, quelques propriétaires de villas du secteur. Les touristes qui arrivent jusque-là l’ont généralement trouvé via un conseil d’habitant ou en explorant la côte sud par scooter. C’est exactement le profil de clientèle qui garantit un rapport qualité-prix honnête — un restaurant qui survit grâce aux locaux ne peut pas se permettre de tricher sur la marchandise.
L’ambiance est familiale dans le meilleur sens du terme. Le personnel parle anglais, ce qui n’est pas toujours le cas dans cette partie de l’île, et l’accueil a cette chaleur naturelle qu’on retrouve dans les établissements tenus par des gens qui aiment ce qu’ils font. Pas de sourire commercial forcé, pas de sur-jeu — juste une attention sincère portée à ce que les gens passent un bon moment à table.
L’emplacement : handicap ou atout majeur ?
La question de la localisation revient systématiquement dans les avis. « Trop loin. » « Difficile à trouver. » « Pourquoi aller jusque-là quand il y a des centaines de restaurants à Chaweng ? » C’est un argument que j’entends souvent de la part de touristes qui passent une semaine à Samui sans jamais quitter la bande côtière nord. Mon opinion là-dessus est tranchée : la localisation du Barracuda n’est pas un handicap, c’est un filtre naturel.
Le sud de Koh Samui est la partie de l’île qui ressemble encore à ce que Samui était il y a vingt ans. Moins de béton, moins de néons, moins de rabatteurs devant les restaurants. Na Mueang et Hua Thanon sont des zones résidentielles thaïes où la vie s’écoule à un rythme que Chaweng a oublié depuis longtemps. La route côtière qui relie Hua Thanon à Na Mueang est une des plus belles de l’île — on passe devant des mosquées centenaires (Hua Thanon est un village de pêcheurs musulmans, ce que la plupart des touristes ignorent), des vergers, des garages de bateaux à longue queue peints de couleurs vives, et des maisons thaïes traditionnelles sur pilotis. Aller dîner au Barracuda, c’est aussi une excuse pour explorer cette côte, découvrir le vieux marché de Hua Thanon où on achète du poisson séché et de la pâte de crevettes fraîche, longer les plantations de cocotiers, et voir un visage de l’île que les circuits touristiques classiques ignorent.
Le trajet depuis Chaweng prend environ 25 minutes en scooter ou en voiture. Depuis Bophut, comptez 20 minutes. Depuis Lamai, c’est encore plus court, une dizaine de minutes par la route intérieure. Ce n’est pas le bout du monde, mais c’est suffisamment éloigné pour que seuls les gens motivés fassent le déplacement. Et c’est tant mieux. Le jour où le Barracuda apparaîtra dans les guides « Top 10 des restaurants de Samui » que tous les touristes consultent dans l’avion, l’endroit perdra une partie de ce qui le rend spécial. Profitons-en tant que c’est encore un secret de la côte sud.
Pour ceux qui séjournent dans le sud — près de la cascade de Na Mueang, dans les villas autour de Laem Set, ou dans le secteur de Thong Krut d’où partent les bateaux vers Five Islands — le Barracuda est à portée de main, et il serait dommage de ne pas en profiter. Le sud de l’île est d’ailleurs en train de devenir le coin où les connaisseurs s’installent, loin de la frénésie du nord, avec des villas de caractère et un mode de vie plus ancré dans la réalité thaïlandaise.
Les temps d’attente : le seul vrai reproche
Si on doit formuler une critique franche, c’est celle-ci : quand le restaurant est plein, l’attente peut devenir longue. C’est la conséquence directe du choix de tout cuisiner à la commande avec une équipe réduite. En semaine, le service est fluide et les plats arrivent dans un délai raisonnable. Le week-end ou en haute saison, il faut parfois composer avec 30 à 40 minutes entre la commande et le premier plat.
Ce n’est pas rédhibitoire si on vient avec le bon état d’esprit. Le Barracuda n’est pas l’endroit où on dîne en coup de vent avant d’aller dans un bar. C’est un restaurant où on s’installe, où on prend une bière locale en attendant, où on discute. Mais si on a faim et qu’on est pressé, mieux vaut venir tôt — l’ouverture à 10h30 le matin est un atout pour ceux qui veulent un déjeuner tranquille avant la ruée du soir.
Mon conseil : arriver vers 11h00 pour le déjeuner ou vers 17h30 pour le dîner. À ces heures-là, la salle est encore calme et la cuisine tourne à plein régime sans être débordée.
Deux Barracuda, une même philosophie
Ce qui est frappant quand on met les deux restaurants côte à côte — l’original disparu et l’actuel bien vivant — c’est la convergence involontaire de leur ADN. Tous les deux misent sur le produit de la mer local. Tous les deux ont choisi un format intime, à taille humaine, avec une vingtaine de places. Tous les deux pratiquent une cuisine qui mélange les codes thaïs et occidentaux. Et tous les deux se sont installés dans des endroits que le tourisme de masse ne fréquente pas naturellement — Fisherman’s Village à l’époque où le quartier n’était pas encore devenu le cirque qu’il est les vendredis soirs, Na Mueang aujourd’hui où le calme reste la norme.
Évidemment, le niveau de cuisine n’est pas comparable. Le Barracuda de Ferdinand Dienst jouait dans une catégorie gastronomique que très peu de restaurants indépendants de Samui ont jamais atteinte. Le Barracuda de Na Mueang joue dans la catégorie du restaurant de quartier excellent — ce qui, dans l’absolu, est déjà remarquable.
Mais il y a quelque chose de poétique dans cette continuité involontaire. Comme si le nom portait en lui une promesse — du poisson frais, une cuisine honnête, un cadre sans prétention — que chaque itération du restaurant honore à sa manière. Et puis il y a le barracuda lui-même, ce poisson prédateur des eaux tropicales, rapide, direct, sans fioritures. Un nom parfait pour un restaurant qui va à l’essentiel.
Si on cherche une comparaison avec d’autres adresses de l’île, le Barracuda de Na Mueang se rapproche davantage de l’esprit des petits restaurants de plage qui ont fait la réputation initiale de Samui que des établissements clinquants de Chaweng Beach Road. On est plus proche de la philosophie du Five Islands — produit frais, emplacement atypique, clientèle avertie — que de celle des restaurants-spectacles de la côte nord où on paie autant pour le décor que pour l’assiette.
Pour qui est ce restaurant ?
Le Barracuda de Na Mueang n’est pas pour tout le monde, et c’est précisément ce qui fait son charme. Il est pour les gens qui :
- Préfèrent la qualité du produit à la sophistication du décor
- Veulent manger là où les locaux mangent, pas là où les TikTokeurs filment
- Ont un scooter ou un chauffeur et ne considèrent pas un trajet de 20 minutes comme une expédition
Il n’est pas pour ceux qui cherchent une expérience de dining haut de gamme avec vue sur mer et cocktails à la citronnelle. Pour ça, le Dining on the Rocks fait nettement mieux le travail. Il n’est pas non plus pour ceux qui veulent de la street food thaïe authentique à 50 bahts le plat — là, les marchés de nuit restent imbattables.
Le Barracuda occupe un créneau intermédiaire rare sur l’île : celui du restaurant indépendant, bien tenu, avec une cuisine fusion sincère et des prix qui reflètent la réalité d’un établissement qui ne paie pas un loyer premium sur une plage de la côte nord.
Informations pratiques
The Barracuda Restaurant se trouve sur la côte sud de Koh Samui, entre Na Mueang et Hua Thanon. Ouverture à 10h30. Réservation recommandée le week-end et en haute saison (décembre à février). Téléphone : +66 77 956 289. Budget moyen : 500 à 1 600 bahts par personne selon les plats choisis, boissons non comprises.
Pour s’y rendre depuis les zones touristiques du nord, suivre la route 4169 vers le sud en passant par Lamai. Après Hua Thanon, continuer direction Na Mueang. Le restaurant est sur la gauche, facilement repérable si on sait qu’on le cherche, invisible si on ne le sait pas. C’est d’ailleurs une bonne métaphore pour l’ensemble de l’expérience. Un conseil : enregistrez l’adresse dans Google Maps avant de partir, parce que les indications orales du type « après le temple, tournez au cocotier penché » ne fonctionnent pas aussi bien qu’on le croit, surtout de nuit.
Le parking est sommaire mais suffisant. On peut se garer devant le restaurant ou le long de la route sans problème, sauf les rares soirs de grande affluence. En scooter, c’est évidemment plus simple — on se gare n’importe où et on entre.
Côté paiement, le cash reste roi dans cette partie de l’île, même si certains restaurants du sud commencent à accepter les virements via QR code thaïlandais. Prévoyez des espèces par sécurité.
Pour combiner la visite du Barracuda avec une exploration du sud, on peut facilement passer la matinée à la cascade de Na Mueang (la première, la numéro 1, pas la numéro 2 qui demande une randonnée plus engagée), déjeuner au Barracuda, puis descendre jusqu’au petit port de Thong Krut dans l’après-midi pour prendre un bateau vers les cinq îles du sud. C’est un itinéraire que je recommande régulièrement à des amis qui visitent Samui pour la première fois et qui veulent voir autre chose que le triangle Chaweng-Lamai-Bophut.
L’héritage Barracuda à Koh Samui
Le premier Barracuda a prouvé que Koh Samui pouvait accueillir une table gastronomique de niveau international, portée par un chef visionnaire et une cuisine qui refusait les compromis. Son départ a laissé un trou que personne n’a vraiment comblé dans le segment du fine dining indépendant. Ceux qui l’ont connu en gardent un souvenir presque intime — chacun a « son » plat, « son » soir mémorable, « sa » première visite. C’est rare, un restaurant qui laisse ce genre de trace.
Le second Barracuda prouve autre chose : que la côte sud de Samui, souvent négligée par les guides et les blogs, recèle des adresses capables de surprendre ceux qui font l’effort de sortir des sentiers battus. Ce n’est pas le même restaurant, ce n’est pas la même ambition, mais c’est le même respect du produit et la même volonté de laisser la cuisine parler plus fort que le marketing. Dans un paysage gastronomique dominé par les Instagram spots et les restaurants qui investissent plus dans leur décoration que dans leur cuisine, cette approche est devenue presque subversive.
Samui a changé depuis l’époque où le premier Barracuda régnait sur la scène culinaire de l’île. Les hôtels de luxe se sont multipliés, les beach clubs ont poussé comme des champignons après la mousson, et la côte nord est devenue un interminable défilé de restaurants qui se ressemblent tous. Mais dans les marges, dans les coins que les circuits touristiques n’ont pas encore digérés, on trouve encore des endroits où le repas reste l’essentiel et non le prétexte. Le Barracuda de Na Mueang est un de ces endroits.
Si on m’avait dit il y a dix ans qu’un jour je recommanderais un restaurant de Na Mueang dans le même souffle que le légendaire Barracuda de Fisherman’s Village, j’aurais ri. Mais Samui évolue, les cartes se redistribuent, et les meilleures surprises se trouvent désormais là où personne ne les attend. Le Barracuda de Na Mueang ne remplace pas la légende. Il écrit la sienne, tranquillement, un poisson grillé à la fois.

On y a fêté notre anniversaire de mariage, service impeccable et le chef est même venu nous saluer. Très belle soirée.
Les fruits de mer y sont toujours impeccables. Le plateau pour deux à 2800 bahts est généreux.
Merci pour le bon plan ! On cherchait justement un restaurant gastronomique côté ouest de l’île.
Petit bémol sur les temps d’attente le week-end. Réservez absolument, surtout en haute saison.
On a testé le nouveau Barracuda à Na Mueang, cadre magnifique mais la carte est différente de l’ancien. Le chef fait du très bon travail.
Le Barracuda d’origine à Lamai me manque énormément. C’était mon restaurant préféré sur l’île pendant 10 ans.
L’histoire du Barracuda est fascinante, merci pour ces détails ! On ne savait pas que le restaurant avait déménagé à Na Mueang.
Super article qui retrace bien l’évolution du restaurant. La vue depuis la nouvelle terrasse à Na Mueang est spectaculaire.