On vit à Koh Samui depuis assez longtemps pour avoir vu des dizaines de restaurants ouvrir avec fracas — inauguration sur Instagram, influenceurs invités, cocktails gratuits le premier soir — puis fermer six mois plus tard dans l’indifférence générale. L’île est un cimetière de concepts éphémères, de bars à smoothie bowls qui n’ont pas survécu à leur première basse saison, de « gastro-pubs » dont le chef est reparti à Melbourne avant la mousson. C’est la réalité de la restauration insulaire : beaucoup d’ambition, peu de constance, et un flux de touristes qui pardonne la médiocrité parce qu’il y aura toujours de nouveaux clients la semaine suivante.
Et puis il y a les endroits qui font exactement l’inverse. Pas de compte Instagram. Pas de site web. Pas de panneau lumineux sur la route. Juste un petit restaurant sur la ring road de Maenam, quelque part entre le bureau de poste et un atelier de réparation de scooters, avec une porte qu’on pourrait rater mille fois sans la voir. C’est comme ça qu’on a découvert Lemongrass Cafe and Restaurants — par accident, un soir de décembre, en cherchant un endroit pour dîner dans un quartier de Maenam qu’on ne fréquente pas assez.
Un voisin thaïlandais, un gars qui tient un magasin de matériaux de construction sur la route de Nathon et qui ne fait jamais de compliments gratuits sur la nourriture des autres, avait lâché en passant : « Il y a une nouvelle cheffe à Maenam, elle fait des trucs bizarres avec le massaman, mais c’est bon. » Quand un Thaïlandais dit « c’est bon » à propos d’un massaman fait par quelqu’un d’autre, ce n’est pas un compliment anodin. C’est une déclaration solennelle. On y est allés le soir même.
Maenam : le quartier qui ne cherche pas à impressionner
Avant de parler du restaurant, il faut parler du quartier, parce que Lemongrass n’existerait pas ailleurs. Pas à Chaweng, avec son vacarme permanent. Pas à Lamai, avec ses bars de nuit et son atmosphère de station balnéaire fatiguée. Pas même à Bophut, où le Fisherman’s Village a fini par devenir un décor charmant mais un peu trop conscient de son propre charme.
Maenam est le quartier de Koh Samui qui résiste le mieux à la gentrification touristique, et c’est pour ça qu’on l’aime. La côte nord de l’île est restée étonnamment tranquille malgré les développements immobiliers des vingt dernières années. Ici, les ateliers de réparation de motos côtoient les temples. Les marchands de fruits tiennent boutique dans des cahutes en tôle peintes en vert ou bleu. Les vieilles dames vendent des brochettes de poulet grillé sur le bord de la ring road pour 20 bahts, et personne n’a encore eu l’idée de les remplacer par un food truck artisanal qui vend les mêmes brochettes à 180 bahts sous un éclairage néon.
Maenam possède ce que les agents immobiliers appellent un « tissu local authentique » — expression qui, ailleurs, est souvent un euphémisme pour dire qu’il n’y a rien à faire. Mais ici, c’est vrai. Le village a un vrai marché du jeudi soir, le Maenam Walking Street, qui est tout ce que le marché du vendredi de Bophut était avant de devenir un piège à touristes : une rue de deux cents mètres, des stands de som tam et de poisson grillé, des vendeurs de glace à la noix de coco servie dans la coque, des cocktails à 60 bahts dans des gobelets en plastique, et une ambiance qui sent le vrai. On y va en scooter, on mange debout, on rentre à pied en longeant la plage.
La plage de Maenam elle-même est une des plus longues de l’île — un ruban de sable qui s’étire sur plusieurs kilomètres, beaucoup moins fréquenté que Chaweng, avec une eau calme et peu profonde, parfaite pour la baignade. Quelques hôtels de luxe s’y sont installés — le Belmond Napasai en tête, avec son élégance discrète et ses jardins tropicaux qui descendent jusqu’à la mer — mais ils n’ont pas bouleversé le rythme du quartier. Maenam reste un endroit où on vit, pas un endroit où on pose pour des photos.
C’est aussi devenu, ces dernières années, un aimant pour les expatriés qui cherchent la tranquillité sans l’isolement. Des familles européennes, des retraités, des travailleurs à distance qui ont besoin d’une connexion internet correcte et d’un bon café le matin, mais qui ne veulent pas vivre dans le cirque de Chaweng. Les loyers sont nettement plus bas qu’au sud de l’île, ce qui aide. Mais c’est surtout l’ambiance qui retient les gens : un rythme de vie thaïlandais, pas un simulacre de rythme de vie thaïlandais emballé dans un package all-inclusive.
C’est dans ce contexte qu’un restaurant comme Lemongrass prend tout son sens. Pas un restaurant pour touristes de passage. Un restaurant pour les gens qui vivent ici, qui connaissent le quartier, et qui trouvent l’adresse par le bouche-à-oreille. Le fait qu’il n’ait aucune présence en ligne n’est pas un oubli de marketing — c’est cohérent avec l’endroit.
La découverte : un soir, une porte, une surprise
La première chose qu’on remarque en arrivant chez Lemongrass, c’est qu’on a failli ne rien remarquer du tout. Le restaurant se trouve sur la ring road, la route qui fait le tour de l’île, dans le tronçon qui traverse le centre de Maenam. C’est une zone de petits commerces locaux — une supérette 7-Eleven, des garages, une pharmacie, le bureau de poste. Rien qui annonce un restaurant gastronomique. L’enseigne est modeste, presque timide. Si on roule à plus de 40 km/h en scooter, on la rate.
On a poussé la porte ce premier soir sans savoir à quoi s’attendre. L’intérieur est petit — une dizaine de tables, peut-être douze si on force un peu. La décoration est soignée, chaleureuse, avec un mélange de bois et de textiles qui donne une impression de salon privé plutôt que de restaurant. Pas de musique forte, pas de télévision hurlante, pas de karaoké dans la pièce d’à côté. Juste un espace calme, intime, avec un éclairage doux et cette odeur de citronnelle et de galanga qui flotte depuis la cuisine ouverte.
Et puis il y a Pla. La cheffe, propriétaire, et âme de l’endroit. On dit « cheffe » au féminin parce qu’en Thaïlande, les femmes tiennent les cuisines de la grande majorité des restaurants de rue et des cantines familiales — c’est un fait culturel que l’Occident a mis du temps à reconnaître, trop occupé à médiatiser les toques masculines des palaces de Bangkok. Pla — certains habitués l’appellent Yamoe — fait partie de ces cuisinières thaïlandaises qui ont grandi avec les saveurs locales, les marchés du matin, les pâtes de curry pilées au mortier dans la cuisine de la grand-mère, et qui ont ensuite absorbé les techniques et les produits européens avec une curiosité qui relève de l’instinct plutôt que de la formation académique.
Ce soir-là, on a commandé ce que Pla a recommandé. C’est un reflexe qu’on a développé en Thaïlande : quand le propriétaire est aux fourneaux et qu’il ou elle vous suggère un plat avec cette lueur dans le regard qui dit « c’est ça qu’il faut prendre », on dit oui. On a dit oui. Et on a reçu un massaman au filet mignon.
La cuisine : quand le massaman rencontre le filet mignon
Il faut expliquer pourquoi ce plat est remarquable, parce que sur le papier, ça pourrait être un de ces mariages forcés entre cuisine thai et cuisine européenne qui donnent des résultats catastrophiques. On en a vu, des catastrophes de cuisine fusion à Samui. Des pad thai à la truffe qui coûtent 800 bahts et qui ne sont ni un bon pad thai ni un bon plat à la truffe. Des risottos au curry vert qui insultent simultanément l’Italie et la Thaïlande. Des « tapas asiatiques » qui ne sont ni des tapas ni asiatiques mais un prétexte pour mettre six choses médiocres dans de petites assiettes et les vendre trois fois leur valeur.
Le massaman au filet mignon de Pla n’est rien de tout ça. C’est un plat qui fonctionne parce qu’il part d’une logique culinaire, pas d’une logique marketing. Le massaman est, par nature, le curry thai le plus proche des saveurs occidentales. C’est un curry qui a déjà fait le voyage entre les mondes — ses origines remontent au contact entre la cuisine thai et les influences perses et indiennes, via le commerce des épices. La cannelle, le cumin, la cardamome, les clous de girofle — ce sont des saveurs que le palais européen reconnaît immédiatement. Remplacer le boeuf classique par un filet mignon, avec sa tendreté et son goût plus subtil, ce n’est pas une provocation. C’est une évolution naturelle.
La sauce de Pla est dense, riche en noix de coco, avec une profondeur de tamarin qui équilibre le gras. Les cacahuètes sont grillées à point, la pomme de terre est fondante mais pas désintégrée, et le filet mignon — coupé en médaillons épais — est saisi avant d’être mijoté, ce qui lui donne une croûte légère qui tient dans la sauce sans se défaire. C’est un plat qui sent le temps et la patience. Pas un plat d’assemblage rapide, mais un plat qui a mijoté, qui s’est construit.
On va le dire franchement : c’est le meilleur massaman qu’on ait mangé à Koh Samui. Devant celui, pourtant excellent, de Krua Bophut au Fisherman’s Village. Devant ceux des restaurants d’hôtels qui facturent trois fois le prix. C’est une affirmation audacieuse, on en est conscients, et elle repose sur un nombre limité de visites — on y reviendra. Mais la mémoire gustative ne ment pas, et ce plat s’est imprimé.
L’autre plat signature, le thon au tamarin — Tamarind Tuna Steak — travaille un registre différent. Ici, c’est l’acidité qui domine, une acidité franche de tamarin frais qui tranche avec le gras du thon. Le steak est cuit comme il faut — rosé au centre, saisi à l’extérieur — et la sauce ne le noie pas mais le complète. C’est un plat plus léger, plus vif, qui conviendrait mieux en début de soirée quand la chaleur persiste et qu’on veut quelque chose de stimulant plutôt que de réconfortant.
On a aussi testé le poulet farci à la sauce green curry sur pâtes. Un concept étrange, sur le papier. Du green curry sur des pâtes, c’est le genre de mariage interculturel qui fait froncer les sourcils aux puristes des deux camps. Mais Pla réussit le truc parce que sa sauce green curry n’est pas un green curry de carte postale — c’est une version réduite, concentrée, plus proche d’une crème de curry que d’une soupe, et cette consistance épaisse fonctionne avec les pâtes d’une manière que la version liquide ne permettrait jamais. Le poulet farci ajoute une dimension de texture — tendre à l’intérieur, avec une farce parfumée aux herbes thai — qui transforme ce qui aurait pu être une curiosité en un plat cohérent.
Le riz sauté au beurre d’ail et crevettes tigrées est le choix de sécurité, le plat pour ceux qui ne sont pas prêts pour l’aventure fusion mais qui veulent quand même manger chez Pla. Et même ce plat-là, qui semble simple, a quelque chose de supérieur à la moyenne. Les crevettes sont grosses — vraiment grosses, des tigrées qui méritent leur nom — et le beurre d’ail est parfumé sans être écrasant. C’est le genre de plat qu’on commande presque par politesse et qu’on finit par gratter jusqu’à la dernière miette.
Les prix : la vraie surprise
Pour un restaurant qui fait de la cuisine fusion avec des produits de qualité — filet mignon, thon frais, crevettes tigrées — les prix de Lemongrass sont étonnamment doux. On est sur une fourchette de 120 à 450 bahts pour les plats thai classiques et de 350 à 600 bahts pour les créations fusion. Un repas complet pour deux personnes, avec un plat fusion chacun, un riz, une entrée partagée et des boissons, tourne autour de 1 500 à 2 000 bahts. C’est le prix d’un seul plat principal dans certains restaurants d’hôtels de la côte nord.
Pour comparer : un dîner fusion au H Bistro du Hansar Samui à Bophut — un restaurant recommandé par le New York Times, rien que ça — coûte facilement le double ou le triple, avec un cadre certes plus sophistiqué et un service plus rodé, mais une cuisine qui ne surpasse pas nécessairement ce que Pla met dans l’assiette. Le Tree Tops Sky Dining à l’Anantara Lawana, avec ses cabanes dans les arbres et son menu dégustation, facture 3 000 à 5 000 bahts par personne pour une expérience fusion thai-européenne qui, si on est honnête, repose autant sur le décor spectaculaire que sur le contenu de l’assiette.
Chez Lemongrass, il n’y a pas de décor spectaculaire. Il y a une petite salle, une cheffe derrière son wok, et un prix qui reflète la cuisine plutôt que l’immobilier ou le prestige de la marque hôtelière. C’est rafraîchissant, et c’est de plus en plus rare à Samui.
Ce qu’on ne sait pas (encore) : la transparence s’impose
Voilà le moment de l’article où on enlève le chapeau de l’enthousiaste pour mettre celui du chroniqueur honnête. Parce qu’il y a un éléphant dans la pièce, et il est de taille.
Lemongrass a ouvert fin 2022 ou début 2023. Au moment où on écrit ces lignes, le restaurant n’a que six avis sur TripAdvisor. Six. Tous datent de janvier-février 2023. Tous sont parfaits — 5 sur 5, sans exception. Il n’y a pas de site web. Pas de page Facebook active avec des avis récents. Pas de présence sur Google Maps avec des dizaines de commentaires. En termes de données en ligne, c’est presque un fantôme.
On doit être direct sur ce que ça signifie : on ne peut pas affirmer avec la même certitude que pour un restaurant qui a des centaines d’avis accumulés sur cinq ou dix ans que Lemongrass est systématiquement excellent. On peut dire que les repas qu’on y a faits étaient remarquables. On peut dire que les six avis existants sont unanimement positifs. On peut dire que le bouche-à-oreille dans la communauté expatriée de Maenam est très favorable. Mais on ne peut pas dire ce que dira un visiteur qui y ira un mardi de basse saison quand la cheffe est fatiguée ou que les fournisseurs n’ont pas livré le bon poisson. On ne dispose tout simplement pas d’assez de données pour ça.
Est-ce que c’est un problème ? Pas forcément. C’est même, d’une certaine manière, le charme de la découverte. Quand on a trouvé le Krua Bophut pour la première fois il y a quinze ans, il n’avait probablement pas beaucoup plus d’avis. Les meilleurs restaurants de rue de Bangkok n’ont pas de page TripAdvisor. La qualité d’un endroit ne se mesure pas au volume de ses avis en ligne, et il y a quelque chose de perdu quand un restaurant devient si documenté, si photographié, si référencé que le plaisir de la découverte disparaît.
Mais on est aussi assez réalistes pour savoir qu’un score parfait sur six avis n’a pas la même valeur statistique qu’un 4,5 sur mille avis. Le 5.0/5 de Lemongrass est encourageant, pas conclusif. C’est une promesse, pas une garantie. Et on préfère le dire clairement plutôt que de vendre ce restaurant comme un dix-sur-dix vérifié et certifié.
Ce qu’on peut affirmer sans réserve, c’est que le concept est solide, la cheffe est talentueuse, et l’expérience qu’on a eue mérite le détour. Si ça se confirme dans le temps, Lemongrass a le potentiel pour devenir une des meilleures tables de la côte nord.
La chef Pla : portrait d’une cuisinière qui ne fait pas de bruit
Dans un univers culinaire insulaire où certains chefs passent plus de temps à gérer leur profil Instagram qu’à surveiller leurs marmites, Pla est un cas à part. Pas de compte social personnel. Pas d’interviews dans les magazines lifestyle de Samui. Pas de selfies avec des clients célèbres encadrées au mur. La cheffe cuisine, sert, discute avec les tables quand le service le permet, et laisse la nourriture parler.
On a eu la chance de bavarder un peu avec elle lors de notre deuxième visite. Son parcours, tel qu’elle le raconte entre deux coups de wok, est classique et atypique à la fois. Elle a grandi avec la cuisine thai — les marchés, les épices, la cuisine familiale du Sud. Puis elle a travaillé dans des établissements qui accueillaient une clientèle internationale, où elle a découvert les techniques européennes et surtout les produits — les viandes nobles, les cuissons précises, les sauces réduites. La fusion, pour elle, n’est pas un concept marketing. C’est le résultat naturel d’une vie passée entre deux mondes culinaires.
Ce qui frappe, quand on mange chez Pla, c’est l’absence de prétention. Il n’y a pas de dressage « haute gastronomie » avec des points de sauce disposés au pinceau et des herbes posées à la pince. Les plats arrivent dans des assiettes simples, généreuses, et ils disent ce qu’ils sont. Le massaman sent le massaman. Le thon sent le thon grillé. Pas de fumée de bois de hêtre, pas de mousse de ceci ou d’émulsion de cela. C’est de la cuisine directe, honnête, et c’est exactement ce dont Samui a besoin.
Un soir, alors qu’on finissait le dernier morceau de filet mignon dans sa sauce massaman — en raclant l’assiette avec un morceau de riz gluant, comme le ferait n’importe quel Thaïlandais qui ne gaspille pas une bonne sauce — Pla est sortie de sa cuisine pour demander si tout allait bien. On lui a dit que son massaman était le meilleur de l’île. Elle a ri, un rire bref et presque gêné, et elle a dit quelque chose comme : « C’est juste du massaman avec un bon morceau de viande, rien de compliqué. » C’est exactement ce genre de modestie qui distingue les vrais cuisiniers des poseurs. Les poseurs vous expliquent pendant vingt minutes la philosophie derrière leur plat. Les vrais vous donnent quelque chose de mémorable et haussent les épaules quand vous les félicitez.
Fusion à Samui : un paysage contrasté
Pour situer Lemongrass dans le paysage culinaire de l’île, il faut comprendre où en est la cuisine fusion à Koh Samui. C’est un sujet qui divise, et on a un avis tranché dessus.
D’un côté, il y a les restaurants d’hôtels qui font de la fusion haut de gamme. Le Dining on the Rocks au Six Senses, avec son menu dégustation en neuf services et sa philosophie éco-responsable. Le Tree Tops au-dessus de la canopée de l’Anantara Lawana. Le KOH au Four Seasons, avec sa cheffe Sumalee Khunpet qui maîtrise le franco-thai avec une précision clinique. Ces restaurants sont excellents, souvent spectaculaires, et ils coûtent ce qu’ils coûtent — c’est-à-dire beaucoup. On y va pour une occasion, pas pour un mardi soir.
De l’autre côté, il y a les restaurants indépendants qui tentent la fusion avec des moyens plus modestes. Certains y arrivent — le H Bistro à Bophut, par exemple, propose une cuisine franco-méditerranéenne avec des touches thai dans un cadre élégant mais accessible. D’autres s’y cassent les dents, produisant des plats confus qui ne savent pas s’ils veulent être thai ou européens et finissent par n’être ni l’un ni l’autre.
Lemongrass se situe dans une catégorie encore différente, et c’est peut-être sa force. Ce n’est pas un restaurant de fusion qui part de la technique européenne pour y ajouter des saveurs thai. C’est un restaurant thai dont la cheffe maîtrise suffisamment les produits et les techniques européennes pour les intégrer à sa cuisine sans trahir sa base. La direction du voyage est inversée, et ça change tout. Quand un chef européen fait du « fusion thai », on sent souvent l’effort, la recherche de l’exotisme, le désir d’impressionner. Quand une cheffe thai intègre du filet mignon dans son massaman, c’est une extension logique de sa cuisine, pas une greffe artificielle.
C’est aussi ce qui différencie Lemongrass d’un endroit comme Krua Bophut, qui fait une cuisine thai traditionnelle, excellente dans son registre, mais qui ne prend aucun risque créatif. Chez Krua Bophut, on va pour le cadre extraordinaire et pour des classiques bien exécutés. Chez Lemongrass, on va pour être surpris par quelqu’un qui connaît les classiques assez bien pour oser les réinventer.
Les détails pratiques
Lemongrass Cafe and Restaurants se trouve sur la ring road de Maenam, à proximité du bureau de poste. L’adresse exacte est difficile à formuler en termes d’adresse postale — c’est Maenam, et à Maenam comme dans la plupart des villages thaïlandais, les adresses fonctionnent plus par repères visuels que par numéros de rue. Si on vient de Bophut en direction de Nathon, c’est sur la gauche, quelques centaines de mètres après le centre du village. Le bureau de poste est le point de repère le plus fiable.
- Horaires : du lundi au samedi, de 8h à 22h. Fermé le dimanche. C’est un détail important — on s’est fait avoir une fois en y allant un dimanche soir, sûrs de notre coup, pour trouver le rideau baissé. Le dimanche, Pla se repose. Et vu ce qu’elle met dans chaque assiette le reste de la semaine, elle le mérite.
- Téléphone : +66 93 498 7878. Appeler avant de venir est une bonne idée, surtout en haute saison (décembre-mars), parce que la salle est petite et qu’il n’y a pas de terrasse extérieure pour absorber le trop-plein.
- Réservation : pas de système en ligne. On appelle, ou on passe en personne. C’est old school, et c’est très bien comme ça.
Pour s’y rendre depuis les autres quartiers de l’île : depuis Chaweng, comptez vingt à vingt-cinq minutes en scooter par la route côtière nord. Depuis Lamai, plutôt trente-cinq minutes. Depuis Bophut et le Fisherman’s Village, c’est dix minutes maximum. Le parking n’est pas un problème — il y a de la place pour se garer le long de la ring road, ce qui est un luxe comparé au chaos du stationnement à Bophut ou Chaweng. En taxi ou grab, le trajet depuis Chaweng coûte entre 300 et 500 bahts selon le moment de la journée.
Pour qui est ce restaurant ?
Lemongrass n’est pas pour tout le monde, et ce n’est pas une critique — c’est une observation.
Ce n’est pas un restaurant pour ceux qui cherchent une vue sur la mer et un coucher de soleil. Pour ça, Koh Samui regorge d’options, du Krua Bophut avec ses tables dans le sable aux bars-restaurants perchés sur les collines du sud de l’île. Lemongrass est sur la ring road, en retrait de la plage. Le décor, c’est une salle intérieure. Le spectacle, c’est l’assiette.
Ce n’est pas non plus un restaurant pour les groupes bruyants qui veulent passer une soirée festive avec des cocktails à volonté et de la musique. L’espace est trop petit, l’ambiance trop feutrée. Débarquer à huit dans la salle de Lemongrass, c’est comme amener un groupe de touristes dans le salon de quelqu’un — techniquement possible, mais fondamentalement à côté de la plaque.
En revanche, c’est le restaurant parfait pour les couples qui cherchent une soirée intime avec une cuisine qui sort de l’ordinaire. C’est l’endroit idéal pour les résidents de l’île qui en ont marre de manger toujours la même chose aux mêmes adresses et qui veulent une vraie découverte. C’est la table qu’on recommande aux amis qui visitent et à qui on veut montrer un visage de Samui qu’ils ne trouveront dans aucun guide.
C’est aussi, et peut-être surtout, un restaurant pour les amateurs de cuisine thai qui sont curieux de voir ce que cette cuisine peut devenir quand elle est entre les mains de quelqu’un qui la respecte suffisamment pour la faire évoluer. La cuisine thai est souvent présentée comme un corpus figé — les quatre saveurs, les herbes canoniques, les plats codifiés. Pla montre qu’on peut honorer cette tradition tout en la poussant vers de nouveaux territoires, sans jamais tomber dans la caricature fusion.
Le verdict : une étoile qui se lève (avec un astérisque)
On ne va pas faire semblant que cet article est un avis définitif. Avec un restaurant aussi jeune et aussi peu documenté, ce serait malhonnête. Ce qu’on a, c’est un faisceau d’indices convergents : des repas personnellement excellents, des avis en ligne unanimement positifs (même s’ils sont peu nombreux), un bouche-à-oreille local solide, et une cheffe dont le talent est évident dès la première bouchée.
Notre conviction, à ce stade : Lemongrass est le restaurant le plus intéressant de Maenam, et probablement le secret le mieux gardé de la côte nord de Koh Samui. Si la qualité se maintient — et si Pla continue à cuisiner avec la même passion et la même rigueur — cet endroit a tout pour devenir une référence. Pas une référence de masse, pas un restaurant à mille avis TripAdvisor, mais une référence pour ceux qui savent, une adresse qu’on se passe à voix basse entre connaisseurs, comme ça se faisait avant qu’Internet transforme chaque dîner en opportunité de review.
L’absence de présence en ligne est à la fois la faiblesse et la force de Lemongrass. La faiblesse, parce que beaucoup de visiteurs de Samui ne le découvriront jamais — ils resteront dans les circuits balisés de Chaweng et Bophut, où chaque restaurant a sa page Google, ses photos stylisées, et son score rassurant sur des centaines d’avis. La force, parce que ceux qui le trouvent ont le sentiment rare de découvrir quelque chose de vrai, quelque chose qui n’existe pas pour être documenté mais pour être vécu.
On y retournera. Et la prochaine fois qu’un ami débarque à Samui et nous demande « où est-ce qu’on mange ce soir ? », on hésitera une seconde — parce qu’on n’a pas forcément envie que l’endroit devienne trop connu — et puis on donnera l’adresse. Parce que la bonne cuisine, ça se partage. Même quand c’est le genre de secret qu’on aimerait garder pour soi.
Ce qu’il faut retenir
Pour les visiteurs pressés qui ont fait défiler l’article jusqu’ici — on ne juge pas, on fait pareil — voici l’essentiel :
- Cuisine : fusion thaï-européenne. Les classiques thai sont maîtrisés, les plats fusion (massaman au filet mignon, thon au tamarin, poulet farci au green curry sur pâtes) sont la raison d’y aller
- Prix : 120-450 THB pour les plats thai, 350-600 THB pour les fusions. Rapport qualité-prix excellent
- Ambiance : intime, calme, chaleureuse. Petite salle, pas de vue mer. On vient pour la cuisine, pas pour le décor
- Horaires : lundi-samedi 8h-22h, fermé dimanche
- Réservation : par téléphone au +66 93 498 7878, recommandée en haute saison
- Comment y aller : ring road de Maenam, près du bureau de poste. 20 min de Chaweng, 10 min de Bophut
- Le plat à ne pas manquer : le massaman au filet mignon, sans hésitation
Lemongrass Cafe and Restaurants. Pas de site web. Pas d’Instagram. Pas de panneau lumineux. Juste une cheffe, une cuisine, et des plats qui valent le détour. C’est peut-être, finalement, la meilleure recommandation qu’on puisse faire.

La propriétaire est adorable et cuisine avec tellement de passion. C’est comme manger chez une amie thaïe.
Lemongrass est notre secret le mieux gardé à Mae Nam. 5/5 sur Google avec 6 avis, ça résume tout : les gens qui trouvent ne veulent pas partager.
Les prix sont imbattables pour cette qualité. On y mange à deux pour 400 bahts, boissons comprises.
Merci de partager cette pépite ! On espère juste que ça ne va pas devenir trop connu…
Pas facile à trouver mais ça fait partie du charme. Mettez le GPS et insistez même si la route semble bizarre.